TRAVAIL & CARRIÈRE

Faut-il démissionner sans avoir trouvé un autre emploi ?

On peut rester longtemps dans une situation qui ne nous convient plus lorsqu’en sortir oblige à accepter une nouvelle part d’incertitude.

On se dit qu’il vaut mieux attendre encore un peu. Que quelques semaines supplémentaires permettront d’y voir plus clair. Qu’il serait plus raisonnable de partir une fois la suite sécurisée. Et parfois, c’est exactement la bonne décision. Mais le même raisonnement peut aussi prolonger une situation dont la question de fond est déjà réglée.

Un emploi rend cette hésitation particulièrement tenace parce qu’il apporte chaque jour quelque chose de très concret : un revenu, des habitudes, un statut, des repères et une bonne raison de ne pas bouger avant d’y être obligé.

Vous savez peut-être déjà que vous ne voulez pas rester dans votre poste. Ce qui reste à déterminer, c’est si le conserver encore un peu vous protège réellement ou s’il ne fait que repousser l’incertitude liée au départ.

Ce ne sont pas les mêmes questions.

Décider qu’un emploi doit se terminer et décider qu’il doit se terminer maintenant sont deux décisions différentes.

Un mois supplémentaire n’a de valeur que s’il vous apporte quelque chose qui compte réellement : une information, un revenu ou des avantages dont vous avez besoin, l’avancement d’un recrutement sérieux ou une option crédible capable de modifier la décision.

S’il ne change aucune de ces variables, attendre peut finir par devenir du délai plutôt qu’une stratégie.

Vouloir partir ne dit pas encore quand partir

Une décision peut être assez claire sur le fond et rester incertaine sur le calendrier.

Vous pouvez considérer que votre poste actuel n’a plus sa place dans votre avenir professionnel tout en ayant intérêt à le conserver temporairement.

Le revenu continue. Certains avantages demeurent. Vous évitez une période sans emploi. Vous pouvez aussi utiliser ce temps pour tester votre attractivité sur le marché ou laisser avancer des recrutements déjà engagés.

Mais rester a également un coût possible.

Le poste continue d’occuper du temps et de l’énergie. Il peut ralentir la recherche. Certaines occasions deviennent plus difficiles à saisir. Et si la situation actuelle est devenue particulièrement mauvaise, prolonger de plusieurs mois ce qui devait être transitoire peut modifier le bilan.

La bonne comparaison n’est donc pas simplement « rester ou partir ».

Il faut regarder ce que rester encore un peu est censé produire.

Qu’achetez-vous réellement en attendant ?

L’attente a de la valeur lorsqu’elle permet de préserver quelque chose d’important ou de réduire une incertitude capable de changer la décision.

Imaginez que plusieurs recrutements sérieux soient déjà en cours. Quelques semaines supplémentaires peuvent apporter une information importante sur vos chances d’obtenir une offre.

À l’inverse, vous avez peut-être à peine commencé à tester le marché. Rester le temps de savoir si des employeurs répondent réellement à votre profil peut vous apprendre davantage que de démissionner d’abord et de découvrir ensuite la difficulté de la recherche.

La valeur de l’attente peut aussi venir d’ailleurs : une mobilité interne crédible, un avantage qui arrive à échéance, une étape contractuelle ou un événement précis que vous avez vérifié.

Le point commun est simple : vous savez ce que cette période supplémentaire doit apporter.

« Je reste jusqu’à ce que je trouve quelque chose » ne fixe ni horizon ni critère permettant de savoir si l’attente fonctionne.

« Je reste encore six semaines pour voir si ma recherche produit des entretiens sérieux » correspond à une logique différente.

Dans le second cas, le temps sert à produire de l’information.

Votre recherche d’emploi peut déjà vous apprendre quelque chose

Personne ne peut savoir à l’avance combien de temps il lui faudra pour retrouver un poste satisfaisant.

Cela ne signifie pas que vous devez décider sans aucune information.

Regardez ce qui se passe lorsque vous candidatez à des postes que vous accepteriez réellement.

Des candidatures bien ciblées produisent-elles des échanges avec des recruteurs ? Les premiers entretiens débouchent-ils parfois sur une étape suivante ? Les mêmes lacunes reviennent-elles régulièrement dans les refus ? Cherchez-vous un poste proche de votre expérience actuelle ou tentez-vous d’entrer sur un marché professionnel nouveau ?

Le nombre brut de candidatures est peu informatif.

Ce qui compte davantage est de savoir si le marché que vous ciblez commence à donner des signes d’intérêt pour votre profil.

Plusieurs processus crédibles déjà engagés constituent une information.

Des mois de candidatures pertinentes sans aucun entretien en constituent une autre.

Quitter son emploi peut libérer du temps pour chercher. Cela ne corrige pas à lui seul un décalage entre ce que vous proposez et ce que recherchent les employeurs visés.

Un trou dans le CV n’est pas un compte à rebours universel

La crainte d’être pénalisé après une période sans emploi est légitime.

La recherche ne permet pourtant pas de fixer une durée universelle au-delà de laquelle une interruption deviendrait soudain problématique.

Une revue systématique et méta-analyse publiée en 2026 a synthétisé les résultats expérimentaux concernant le chômage, l’inactivité et les chances d’être recruté. Les effets variaient sensiblement avec la durée de la période sans emploi. Dans l’analyse des auteurs, le phénomène de pénalisation attendu n’apparaissait pas clairement pour les périodes courtes et devenait plus visible lorsque l’interruption se prolongeait, notamment autour d’un an. [1]

Ce résultat ne signifie pas qu’une interruption de quelques mois est sans risque.

D’autres expériences ont abouti à des résultats différents.

Kroft, Lange et Notowidigdo ont envoyé des candidatures fictives à des milliers d’offres réelles aux États-Unis. Leur étude constatait une diminution des rappels lorsque la durée du chômage augmentait, avec une grande partie de cette baisse pendant les huit premiers mois. [2]

Farber, Silverman et von Wachter n’ont, eux, pas trouvé de relation significative entre durée du chômage et probabilité d’être rappelé dans l’échantillon qu’ils étudiaient. [3]

Une expérience publiée en 2026 auprès de recruteurs ajoute une autre nuance : toutes les interruptions professionnelles ne sont pas interprétées de la même manière. Leur durée compte, mais leur raison compte aussi. [4]

La conclusion utile reste donc limitée.

Une période sans emploi peut influencer un recrutement. Sa durée ne suffit pas à en prédire l’effet.

Votre secteur, le marché du travail, votre trajectoire, la raison de l’interruption et la façon dont elle se prolonge peuvent tous modifier la situation.

Rester n’est pas l’option où « rien ne change »

Continuer à travailler conserve un avantage très concret : vous restez employé et rémunéré.

Cela ne signifie pas que cette option soit neutre.

Une étude longitudinale australienne portant sur 7 155 personnes en âge de travailler a montré que les bénéfices généralement associés à l’emploi dépendaient fortement de la qualité psychosociale du travail. Les personnes occupant les emplois de plus mauvaise qualité ne présentaient pas systématiquement une situation plus favorable que les personnes au chômage sur les indicateurs étudiés. [5]

Cette étude ne permet pas de décider si votre propre emploi vous nuit ni si vous devez le quitter.

Elle rappelle simplement qu’il serait incorrect de comptabiliser le statu quo comme une option sans conséquence.

Les deux options ont des effets.

Si votre situation implique un problème important de santé, de sécurité, de harcèlement ou un autre enjeu nécessitant une expertise spécifique, un guide général n’est pas suffisant. La priorité peut alors être d’obtenir l’aide professionnelle ou officielle adaptée.

Votre marge financière doit être testée, pas transformée en chiffre magique

Beaucoup de conseils proposent un nombre fixe de mois d’épargne à posséder avant de démissionner.

Cette règle peut donner une impression de précision qu’elle n’a pas.

La question importante est plutôt de savoir ce qui se passerait si la recherche durait beaucoup plus longtemps que prévu.

Certaines dépenses continueront. Certains avantages liés à l’emploi peuvent disparaître. D’autres personnes dépendent peut-être de votre revenu. Les ressources du foyer peuvent être très différentes d’une personne à l’autre.

Il faut également regarder les conséquences indirectes.

Après plusieurs mois sans revenu professionnel, seriez-vous obligé d’accepter un poste que vous auriez normalement refusé ? Un projet de reconversion deviendrait-il difficile à poursuivre ? Une pression financière croissante modifierait-elle la façon dont vous évaluez les offres ?

Une réserve importante ne prouve pas qu’il faut démissionner.

Une marge très faible peut en revanche limiter fortement les risques que vous êtes réellement en mesure d’assumer.

Lorsque cette analyse devient une question de conseil financier personnel, elle doit être traitée avec la compétence professionnelle appropriée.

Au Canada, ne supposez pas que l’assurance-emploi couvrira la transition

Ce point peut modifier fortement le calcul.

Service Canada indique que lorsqu’une personne quitte volontairement son emploi sans justification, elle n’a pas droit aux prestations régulières d’assurance-emploi.

La règle ne consiste pas seulement à vérifier si la personne avait une raison importante ou compréhensible de partir. Il faut généralement démontrer que le départ constituait la seule solution raisonnable compte tenu des circonstances. [6]

Les sources officielles donnent différents exemples de solutions qui peuvent être examinées selon la situation : discuter d’ajustements avec l’employeur, utiliser certains recours disponibles, envisager d’autres fonctions ou rechercher une autre solution permettant de conserver son emploi.

ERYSAN ne peut pas déterminer à partir d’un guide général si vous êtes admissible à l’assurance-emploi.

Si la possibilité de recevoir des prestations fait partie des hypothèses qui rendent votre démission financièrement possible, vérifiez ce point auprès de Service Canada avant de vous appuyer dessus.

Construisez la carte de décision

Faits connus

Commencez par ce qui est déjà établi.

Depuis combien de temps envisagez-vous de partir ? Qu’avez-vous réellement essayé de modifier ? Que vous apporte encore votre emploi actuel ? Que perdrez-vous au moment de la démission ?

Votre recherche d’emploi produit également des faits : types de postes visés, réponses reçues, entretiens obtenus, recrutements encore actifs.

Ces éléments ne doivent pas être mélangés avec ce que vous espérez voir arriver.

Hypothèses

« Je retrouverai quelque chose en deux mois. »

« Un trou dans mon CV me pénalisera forcément. »

« Une fois libre, ma recherche sera beaucoup plus efficace. »

« Mon employeur ne changera jamais rien. »

Ces affirmations peuvent être exactes.

Elles restent des prévisions tant qu’elles ne sont pas suffisamment étayées.

Certaines peuvent être testées avant de démissionner. C’est particulièrement utile, car une hypothèse que vous pouvez vérifier à faible coût ne doit pas être traitée comme une incertitude inévitable.

Contraintes

Une contrainte ne vous dit pas quelle option préférer. Elle détermine ce qui est réellement possible.

Besoins de revenu, personnes à charge, avantages sociaux, engagements contractuels, lieu de résidence ou statut d’immigration peuvent modifier fortement les options disponibles.

Lorsqu’un élément dépend du droit, de la fiscalité, de l’immigration ou d’un autre domaine réglementé, il doit être établi auprès de la source compétente avant d’être intégré comme un fait dans la décision.

Arbitrages

Partir peut vous donner davantage de temps et de distance par rapport au poste actuel.

Vous abandonnez en échange le revenu, certains avantages et la continuité de l’emploi.

Rester conserve ces ressources. Cela prolonge aussi la situation actuelle et peut réduire le temps disponible pour préparer la transition.

Le vrai arbitrage se joue donc pendant la période entre votre emploi actuel et la suite.

Conditions qui changeraient la balance

Cherchez les informations ou événements qui pourraient véritablement faire évoluer votre préférence.

Un recrutement qui atteint sa dernière étape peut compter.

Découvrir que le marché ciblé répond très peu à votre profil peut également compter.

Une véritable possibilité de mobilité interne, un changement dans les contraintes familiales ou une clarification de votre admissibilité à l’assurance-emploi peuvent modifier le calendrier.

Toutes les informations ne se valent pas.

La priorité doit aller à celles qui peuvent changer la décision.

Une troisième option n’a d’intérêt que si elle existe réellement

Il peut parfois y avoir autre chose que « rester comme aujourd’hui » ou « démissionner immédiatement ».

Une mobilité interne, une modification réelle des responsabilités, un changement d’horaire, un congé ou une date de départ déjà définie peuvent changer le problème.

Il ne suffit toutefois pas d’imaginer une solution intermédiaire.

Elle doit être accessible dans votre situation et agir sur l’une des raisons importantes qui vous poussent à partir.

Si cette solution a des conséquences juridiques, contractuelles ou sur l’assurance-emploi, vérifiez-les avant de la considérer comme acquise.

Exemple illustratif

Imaginez une personne qui a conclu que son poste actuel n’est plus adapté à son projet professionnel.

En six semaines de recherche ciblée, quatorze candidatures ont produit plusieurs entretiens. Deux processus sont déjà bien avancés.

Dans cette situation, rester encore un peu peut avoir une utilité précise. Les semaines suivantes peuvent fournir une information qui a une chance réaliste de modifier le risque pris au moment de démissionner.

Changeons maintenant un fait.

La même personne veut entrer dans un autre métier. Depuis six mois, ses candidatures ciblées ne produisent aucun entretien.

Démissionner lui donnerait plus de temps.

Mais le manque de temps n’est peut-être pas l’incertitude principale. Les données disponibles posent une autre question : les employeurs du secteur visé considèrent-ils actuellement son profil comme suffisamment proche de ce qu’ils recherchent ?

Quitter son poste ne répond pas à cette question.

Changeons encore la situation.

L’employeur actuel propose une mobilité interne crédible qui supprime la principale raison de partir tout en permettant de poursuivre la recherche externe.

Le projet professionnel à long terme peut rester identique.

C’est la valeur d’un départ immédiat qui vient de changer.

La question à résoudre avant de démissionner

Vous n’avez pas besoin de prédire parfaitement l’avenir.

Il faut surtout identifier l’incertitude qui mérite encore d’être réduite avant d’abandonner l’option de rester employé.

Si un mois supplémentaire peut fournir une information susceptible de modifier votre décision, définissez ce que vous attendez précisément.

S’il permet de préserver quelque chose d’important, nommez-le.

Et si vous ne trouvez plus aucun événement, test ou avantage concret que cette attente devrait produire, cette absence d’objectif est elle-même une information.

Vous pouvez avoir déjà décidé que cet emploi doit se terminer.

La question restante est de savoir si rester encore un peu vous apporte toujours quelque chose qui mérite d’être conservé.

Quand un guide général ne suffit plus

Ce cadre peut être utile lorsque le problème principal concerne le moment du départ.

Il devient moins suffisant lorsque plusieurs éléments interagissent : revenus du conjoint, personnes à charge, reconversion, déménagement, avantages sociaux, autre offre d’emploi, conflit au travail ou question réglementée.

À ce stade, « puis-je démissionner sans avoir un autre emploi ? » ne décrit peut-être plus correctement la décision.

Le Fit Check gratuit d’ERYSAN permet de déterminer si une analyse écrite structurée pourrait être adaptée à la situation. Il n’implique aucun achat et ne suppose pas à l’avance que Focus ou Diagnostic soit le format approprié.

Sources

[1] D’hert, L., Baert, S. & Lippens, L. Unemployment, inactivity, and hiring chances: A systematic review and meta-analysis. Socio-Economic Review, 24(3), 1355–1393, 2026. DOI : 10.1093/ser/mwag023.
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[2] Kroft, K., Lange, F. & Notowidigdo, M. J. Duration Dependence and Labor Market Conditions: Evidence from a Field Experiment. Quarterly Journal of Economics, 128(3), 1123–1167, 2013. DOI : 10.1093/qje/qjt015.
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[3] Farber, H. S., Silverman, D. & von Wachter, T. Factors Determining Callbacks to Job Applications by the Unemployed: An Audit Study. RSF: The Russell Sage Foundation Journal of the Social Sciences, 3(3), 168–201, 2017. DOI : 10.7758/RSF.2017.3.3.08.
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[4] D’hert, L., Lippens, L. & Baert, S. Not a lucky break? Why and when a career hiatus hijacks hiring chances. Labour Economics, 100, 102881, 2026. DOI : 10.1016/j.labeco.2026.102881.
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[5] Butterworth, P. et al. The psychosocial quality of work determines whether employment has benefits for mental health: results from a longitudinal national household panel survey. Occupational and Environmental Medicine, 68(11), 806–812, 2011. DOI : 10.1136/oem.2010.059030.
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[6] Emploi et Développement social Canada. Assurance-emploi : Quittez votre emploi. Les règles applicables doivent être vérifiées dans la source officielle au moment de la publication et avant toute décision individuelle.
Source

Préparé par Erysan.
Relecture humaine : Guillem Blasco.
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